Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

23/04/2009

Comment éviter l'apocalypse hydrique?

pict_174486.jpgRiccardo PETRELLA (*)

source: lalibre. be Mis en ligne le 22/04/2009

Souci d’eau potable pour 1,5 milliard de personnes. L’or bleu, cause de guerres. Lacs et fleuves dévastés. La pénurie est à l’origine de la crise mondiale de l’eau. Et de son intérêt commercial.

Président de l'Institut Européen de Recherche sur la Politique de l'Eau (IERPE)

Dans sa dernière BD, "Animal’z" , Enki Bilal présente un monde dévasté où, entre autres, l’eau potable est quasi disparue et il n’y plus que quelques individus à la recherche désespérée d’un passage vers une autre vie. L’histoire se termine, malgré tout, avec une lueur d’espoir. Visionnaire aussi pourrait se révéler le thriller écologique " H²O inc" de Varda Burstyn, ancienne vice-présidente de Greenpeace Canada (Lanctot Editeur, Outremont/Québec, 2005). Ici, la sécheresse qui étreint les Etats-Unis est à l’origine d’un vaste projet financier et commercial d’aménagement et de transferts d’eau qui corrompt tout sur son chemin (gouvernements, Parlements, entreprises ).

Considérée comme l’"or bleu" de la planète, l’eau est entrée avec force dans l’imaginaire du devenir du monde. Elle fait l’objet d’énormes convoitises et d’envies de puissance et de domination. Des groupes industriels et commerciaux multinationaux se voient déjà les grands patrons de la vie de demain. Les financiers ont également commencé à entrer dans la course. Depuis la création en l’an 2000 par la banque privée suisse Pictet du premier fonds d’investissement international spécialisé dans le secteur de l’eau, on ne compte plus les fonds qui récoltent des capitaux pour les investir dans les multinationales privées de l’eau . A l’origine de cette ruée sur l’eau, il n’y a pas la "découverte" de nouvelles richesses d’eau douce, mais bien le contraire. C’est plutôt la pénurie croissante de l’eau en quantité et en qualité pour les usages humains. C’est davantage la crise mondiale de l’eau à laquelle ont conduit les modes de vie des sociétés occidentales en particulier, leur croissance économique sans limites, leur prédation intensive des ressources de la Terre.

La crise se manifeste sous trois formes principales.

1) En premier lieu,par le déni d’accès à l’eau potable saine à plus de 1,5 milliard de personnes. Ce chiffre passe à 2,6 milliards si l’on considère les êtres humains sans accès aux services sanitaires (sans latrines publiques). Une telle négation du droit à la vie est une injure à notre prétention de vivre dans des sociétés civilisées d’autant plus que la négation du droit à la vie n’est pas due à l’absence physique de l’eau dans les régions où habitent ceux qui n’y pas accès, mais parce qu’ils sont pauvres.

Or tout semble indiquer que les puissants du monde, au Nord comme au Sud, n’ont aucune intention, au-delà des engagements rhétoriques, de prendre les mesures radicales nécessaires et indispensables pour éradiquer la pauvreté. Les résultats du G20 du mois d’avril dernier ne font que le confirmer. Depuis l’explosion de la crise financière, les dominants ont mobilisé plus de 12 000 milliards de dollar pour renflouer les caisses des banques, principales responsables du désastre mondial actuel, alors qu’ils n’ont pas voulu au cours des trente dernières années allouer quelques misérables 30 milliards de dollars qui auraient été suffisants pour doter de latrines publiques toutes les zones pauvres du monde.

Les prévisions du GIEC (Groupe Intergouvernemental d’Etudes sur le Climat) concernant les effets du réchauffement de l’atmosphère sur les ressources hydriques ne sont guère encourageantes. Les effets négatifs se feront sentir surtout dans les régions déjà vulnérables du point de vue ecosystèmique et chez les populations faibles et pauvres. Ainsi, en 2050, 60 pc de la population mondiale risque-t-elle d’habiter dans des régions à forte pénurie d’eau. Les premiers chevaliers de l’apocalypse seront à l’œuvre.

2) En deuxième lieu, la crise mondiale de l’eau se manifeste par la dévastation des corps hydriques de la planète (quantitative et qualitative) : plus de 50 000 lacs ont disparus et ceux qui restent sont en danger de survie à cause de la pollution de leur eau; des milliers des rivières ont été asséchées et de plus en plus nombreux sont les grands fleuves mythiques de nos pays qui ne portent plus l’eau à la mer pendant des périodes de l’année. La quasi-totalité des cours d’eau de l’Inde sont pollués. Il en est de même en Russie, en Chine, aux Etats-Unis, voire en France où 82 pc des eaux de surface souffrent de détérioration qualitative. Les nappes ont été systématiquement surexploitées en raison d’une agriculture intensive fondée sur une irrigation prédatrice, et aujourd’hui leur niveau moyen a baissé de 3,5 mètres en Chine et de 1,5 mètre aux Etats-Unis. La dégradation des sols et la destruction des forêts primaires concernent tous les continents. Il en va ainsi également de la dégradation de l’eau "verte" (celles sur laquelle se base la vie des plantes et des arbres). Même les Etats-Unis ont soif. Le problème majeur pour les maires de 40 grandes villes américaines est déjà la garantie d’approvisionnement en eau.

Loin de tirer de ce saccage du patrimoine hydrique de la Terre les conséquences sur notre manière de produire et consommer "la richesse", nos classes dirigeants restent convaincues que la solution à la crise de l’eau passe, certes par une consommation plus durable, mais surtout par la capacité de maintenir la capacité de production et d’offre d’eau douce pour soutenir le développement économique capable de satisfaire les besoins d’une population mondiale en augmentation. D’où la fuite en avant technologique : recours croissant au dessalement de l’eau de mer, nouvelle vague de construction de grands barrages, transferts d’eau sur des vastes échelles, pluie et neige artificielles, etc. L’eau ainsi produite sera de plus en plus chère. L’inégalité dans le droit à la vie entre ceux qui pourront couvrir les coûts croissants de l’accès à la vie et ceux qui en seront exclus augmentera inexorablement. Le deuxième groupe de chevaliers de l’apocalypse entrera alors en action.

3) Enfin, la plupart de groupes sociaux au pouvoir estime que l’eau est "destinée" à devenir la principale cause de conflits, de luttes, voire de guerres entre collectivités territoriales, peuples et pays autour de la propriété, du partage, de l’approvisionnement et des usages concurrents et alternatifs de l’eau.

Pourtant, les guerres de l’eau ne sont point inexorables. Parmi les 263 grands bassins hydrographiques du monde, deux seulement sont nationaux, les autres étant bi- et plurinationaux. Eviter les guerres est possible si les gouvernements de nos pays modifient la manière d’appliquer les trois principes sources des conflits interétatiques à savoir : 1) le principe de la souveraineté nationale patrimoniale sur les ressources d’eau du pays, 2) le principe annexe de la sécurité nationale hydrique comme base pour la sécurité alimentaire et économique du pays, 3) le principe de la survie grâce à la compétitivité nationale sur les marchés mondiaux.

L’indépendance et la sécurité des peuples passent de la mise en commun de la propriété et de la responsabilité des biens essentiels et insubstituables à la vie et au vivre ensemble. Ainsi, l’eau doit être reconnue, le plus tôt possible, comme le premier bien commun patrimonial mondial de l’humanité dans le cadre d’une souveraineté et d’une sécurité communes, partagées et responsables. Et où aucun pays, fût-il aussi puissant que les Etats-Unis, n’a le droit de s’en approprier et d’en faire un usage prédateur en violation du droit à la vie pour tous.

Les débats autour des solutions à porter à la crise économique, au changement climatique, à la crise de l’eau montrent que les dirigeants sont encore bien loin de penser à de telles mutations. S’ils persistent, les derniers chevaliers de l’apocalypse débouleront à travers la planète plus vite qu’on ne l’aura imaginé.

(*)Dernier ouvrage paru "Le Manifeste de l’eau pour le XXIe siècle", FIDES.