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30/06/2009

"Le religieux dans la sphère publique"

Après les multiples débats au sujet de la présence ou non de signes religieux dans nos assemblées, voici une opinion parue dans La Libre du jour qui a le mérite de remettre certaines choses au clair.

 

Le religieux dans la sphère publique

mis en ligne ce 30 juin 2009 sur lalibre.be

 

La neutralité, ce n'est pas imposer à tous une manière de vivre "laïque" au sens philosophique. Il convient de séparer l'Etat de la laïcité organisée, qui est reconnue à l'égal d'une religion.

Dans une opinion publiée récemment (LLB 18/05/2009) intitulée "Raisonnables, les accommodements ?" , il est affirmé que l’expression du religieux dans la sphère publique serait une application de la notion d’ "accommodement raisonnable" , ce qui présenterait selon les auteurs divers dangers dont celui du communautarisme.

 

Une confusion existe au sujet de la notion d’"accommodement raisonnable" et des principes fondamentaux qui gouvernent notre société. Un "accommodement raisonnable" désigne l’assouplissement d’une norme en vue d’éviter que celle-ci ne crée une discrimination à l’encontre d’une catégorie de personnes, l’objectif étant de respecter le principe d’égalité des citoyens.

Il convient donc d’abord de vérifier la "norme" applicable et quelle est la hiérarchie des normes. En Belgique, la Convention européenne des Droits de l’homme (ci-après "CEDH") prime sur la Constitution, laquelle prime sur les lois, décrets et ordonnances, etc. Un justiciable peut saisir la Cour constitutionnelle et la Cour européenne des Droits de l’homme si une norme nationale, ne répondant pas aux principes consacrés, lui cause préjudice. On ne peut donc mettre au même niveau le règlement d’ordre intérieur d’une école et un article de la CEDH ou un principe constitutionnel.

Dans le domaine qui soulève "déraisonnablement" la controverse, il s’agit de la liberté de culte. Or, la CEDH (article 9) et la Constitution (article 19) consacrent clairement la liberté de culte. Ce sont des normes supérieures auxquelles doivent se conformer les législations et règlementations nationales. Des limitations à ces libertés sont possibles selon la CEDH, mais seules des lois (et décrets) peuvent les limiter, pour autant que ces lois constituent "des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui".

Revendiquer l'application d'un principe consacré par la CEDH et par la Constitution, à savoir la liberté de culte, en l’absence de loi (ou de décret) limitant cette liberté, ce n'est pas "déroger" à une norme, mais c'est bien l’appliquer. Il ne peut donc être question d'"accommodement raisonnable".

L’"égalité" que les auteurs de cette opinion (du 18/05/2009) invoquent ressemble à la notion d’uniformité. Or l’égalité se fait dans la diversité et la différence et non dans l’uniformité. C’est consacré de façon claire par la CEDH et par la Constitution. La Déclaration universelle des Droits de l’homme, dont s’inspire la CEDH, née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avait pour objectif d’empêcher qu’une hégémonie raciale ou idéologique puisse à nouveau s’installer, suite aux horreurs du régime nazi. Il ne s’agissait pas d’imposer un mode de vie particulier, en l’occurrence occidental, au reste du monde ou aux personnes qui choisissent de s’installer en Europe. L’égalité dont il est question n’est pas ce nivellement des différences, de type "hégémonique", mais une égalité fondamentale, laissant la place à la différence, et à son corollaire, le respect par chacune et chacun, quelles que soient ses croyances, de ces normes fondamentales, lesquelles doivent devenir le creuset de ce "socle commun de valeurs". Il convient en revanche d’éviter de faire un amalgame, hélas trop récurrent, entre "valeurs universelles" et "mode de vie occidental". Cela reviendrait à trahir l’universalité de ces valeurs.

De façon paradoxale, ce sont en fait les auteurs de cette opinion qui réclament des "accommodements" aux normes supérieures établies par la CEDH et par la Constitution car ils estiment dangereux de laisser à certains le droit de faire valoir leurs droits. Une telle démarche tend surtout à préserver un certain mode de vie, une certaine conception de l’identité occidentale, faits de repères historiques, culturels et autres, mais non des valeurs fondamentales.

Cette démarche aboutit à imposer une forme subtile d’hégémonie et de totalitarisme, curieusement dénommée "laïcité". La question est de savoir si cet "accommodement" à la norme supérieure revendiquée par certains laïques est "raisonnable". La CEDH prévoit cette possibilité de dérogation, pour autant que ce soit par une loi (ou un décret en Belgique). C’est à notre avis le seul vrai débat ouvert à ce sujet.

En Belgique, la laïcité est la neutralité. La neutralité est cet espace commun où chacun(e) peut trouver sa place. Mais ce n’est pas une norme imposant une manière de vivre "laïque" au sens philosophique du terme. Ceci qui constituerait selon nous une dérive et un détournement du principe constitutionnel de neutralité.

Il est temps d’aborder les réalités du 21e siècle et de dépasser le clivage "religion/laïcité" du 19e siècle : la laïcité politique, qui n’est autre que la neutralité, appartient à tous et toutes, pas plus aux "laïques philosophiques" (athées et agnostiques) qu’à ceux et celles qui se revendiquent d’une religion. Il revient dès lors à chacun et chacune, sans formation de camps opposés, de préserver et de défendre cet espace commun.

Et pour plus de clarté, il convient de séparer l’Etat de la laïcité organisée. Celle-ci est reconnue par l’Etat comme une conviction philosophique, à l’égal d’une religion, et bénéficie à ce titre de financements publics. La laïcité organisée n’a pas le monopole de la laïcité politique. Cette dernière appartient à toutes les convictions religieuses et philosophiques de façon égale : c’est le garant de notre liberté, de notre égalité et de notre fraternité. Nous battre pour préserver cet espace de neutralité, c’est le véritable enjeu de la démocratie et du vivre ensemble.

pour retrouver les signataires de cet article : http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/512764/le-r...

12/06/2009

et après...

Le CDF, malgré le beau score des deux jeunes-cdf présents sur les listes : Claire-Marie Degomme et Henri de Codt, n'a pas encore pu bouleverser l'échiquier politique belge. Ce n'est pas bien grave et, dans l'état actuel des choses, c'est normal. Cependant, l'avenir ne nous attendant pas, si les négociations occupent les esprits de certains, la réflexion ne manquera pas d'occuper le nôtre. Pour les lancer je vous passe ici une belle chronique de Myriam Tonus parue dans la libre de ce vendredi, ventant l'audace des idées, du rêve et des défis.

 

Heureux les rêveurs!

 

Le nom d’Elie Brun-Lavainne ne vous dit sans doute pas grand-chose. En 1873, cet archiviste de la ville de Lille écrivit un petit livre intitulé "Les femmes". Toute prudence envolée, il s’y livre à une anticipation sur le devenir de ce qu’on appelait à l’époque le beau sexe, voit en la femme l’avenir de l’humanité et projette les bienfaits qui ne manqueront pas d’advenir dans la vie sociale et politique du 20e siècle si les femmes accèdent aux fonctions dont elles sont alors écartées. Ce qui ne l’empêche pas de rejeter dans le même temps la perspective d’une école obligatoire pour tous et la diminution des inégalités sociales ! Comme quoi les rêves les plus visionnaires ne sont jamais préservés du risque de la myopie

Car ce petit ouvrage oublié est bien l’œuvre d’un rêveur. D’un homme qui, au beau milieu d’une société où s’impose comme évident le rôle secondaire et effacé des femmes, pressent ce qui, de fait, paraîtra cent ans plus tard : la capacité des femmes à y prendre leur place. Et à le faire de manière originale, c’est-à-dire sans adopter le mode guerrier (compétition, rivalité, pouvoir) installé par des siècles de patriarcat. Sans doute sommes-nous encore loin du compte ! N’empêche. S’il n’y avait eu dans le passé des femmes (et aussi des hommes, comme Brun-Lavainne) pour oser imaginer que les choses puissent être autrement qu’elles n’étaient, le code de Napoléon continuerait de considérer la moitié de l’humanité comme mineure et incapable.

Les rêveurs, il est vrai, suscitent rarement adhésion et enthousiasme - sauf chez celles et ceux à qui ils ouvrent un avenir. Au mieux, leur rêve rencontre sourires et sarcasmes, au pis, confrontation et violence. Jésus, le "doux rêveur de Galilée" (comme l’appelait Renan) est mort sans avoir vu le début de la concrétisation de son espérance. Le I have a dream de Martin Luther King n’est entré dans les anthologies qu’après son assassinat. Et je me souviens des plaisanteries que provoquait, il y a 25 ans, le discours proprement prophétique de Riccardo Petrella quand il dénonçait les dangers de la compétitivité. Celles et ceux qui, un jour, ont rêvé d’une école pour enfants pauvres, d’une pédagogie alternative, de congés payés pour les ouvriers, de suffrage universel ou d’alliance des nations pour la paix se sont vus aussitôt opposer la belle raison et l’argumentation bétonnée des chantres de la réalité qui, comme chacun sait, n’est jamais qu’une construction, donc relative et révisable. En humanité, la réalité sert bien souvent à justifier les prises de pouvoir

"Faut pas rêver !" : tel est le credo de ces réalistes qui vous démontreront qu’on peut certes toujours s’offrir une petite évasion du côté une réalité "autre", mais que le bon sens (c’est-à-dire celui qu’emprunte leur chemin) prévaudra immanquablement, que le pragmatisme (c’est-à-dire leur propre manière de fonctionner) aura toujours le dernier mot. Au vu de l’état de la planète, de l’économie, de notre enseignement et de nos impasses politiciennes, un tel pragmatisme laisse songeur ! "Soyez réalistes, demandez l’impossible" : le slogan du Che a fait long feu, lui aussi. Et pourtant. Considérant l’humanité telle qu’elle est (n’est-ce pas ça, le réalisme ?), avec ses lenteurs, ses égoïsmes, ses peurs, ses jeux de pouvoir, peut-être faut-il en effet oser rêver loin, du côté de l’impossible pour qu’un petit pas soit possible. Pour qu’époque après époque, d’autres reprennent à leur compte le grand rêve initial et qu’advienne, nourri par le temps, quelque changement qui finira par transformer la face des choses.

Les grands progrès humains ont tous été ensemencés par le rêve : "Si l’idée n’est pas a priori absurde, elle est sans espoir", disait Einstein. Si nous voulons laisser à nos enfants autre chose que la désespérance d’un horizon étriqué, aux dimensions d’un "pragmatisme" (économique, politique, social, culturel) de pacotille, alors il est temps que nous ayons le courage de nos rêves.

 

Myriam Tonus dans la libre de ce vendredi 12 juin 2009

http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/508908/heur...

18/03/2009

la politique des petits sentiers

A l'enterrement d'une feuille morte

Deux escargots s'en vont

Ils ont la coquille noire

Du crêpe autour des cornes

Ils s'en vont dans le soir

Un très beau soir d'automne

Hélas quand ils arrivent

C'est déjà le printemps

Les feuilles qui étaient mortes

Sont toutes ressuscitées

Et les deux escargots

Sont très désappointés

Mais voilà le soleil

Le soleil qui leur dit

Prenez prenez la peine

La peine de vous asseoir

Prenez un verre de bière

Si le cœur vous en dit

Prenez si ça vous plaît

L'autocar pour Paris

Il partira ce soir

Vous verrez du pays

Mais ne prenez pas le deuil

C'est moi qui vous le dis

Ca noircit le blanc de l'œil

Et puis ça enlaidit

Les histoires de cercueils

C'est triste et pas joli

Reprenez vos couleurs

Les couleurs de la vie

Alors toutes les bêtes

Les arbres et les plantes

Se mettent à chanter

A chanter à tue-tête

La vraie chanson vivante

La chanson de l'été

Et tout le monde de boire

Tout le monde de trinquer

C'est un très joli soir

Un joli soir d'été

Et les deux escargots

S'en retournent chez eux

Ils s'en vont très émus

Ils s'en vont très heureux

Comme ils ont beaucoup bu

Ils titubent un p'tit peu

Mais là-haut dans le ciel

La lune veille sur eux.[1]


 

Voici ce petit texte de Prévert pour démarrer dans les quelques minutes que nous allons passer en compagnie de concepts tels que la simplicité volontaire ou la décroissance. Concepts qui existent depuis que l'homme est humain, bien avant donc cette fameuse crise économique actuelle qui nous ronge les esprits. Mais justement, partons de notre situation du moment pour explorer ce que nous proposent les objecteurs de croissance.

 

Pour ce faire, je ne vais pas vous réciter un chapelet alarmant égrainant les chiffres du chômage, du nombre de faillites ou des drames sociaux qui explosent un peu partout. Je ne vais pas vous assommer  d’une litanie infinie énonçant les animaux ou les plantes en voie de disparition.

Non, mais peut-être pouvons nous nous demander à quel point ces différentes crises économiques, sociales, écologiques ne sont pas liées. En effet, je reste intimement persuadé que le recours toujours plus généralisé à l'avortement, que notre course actuelle vers un eugénisme feutré, tout autant que la destruction de la biodiversité par notre politique ultra capitaliste découlent d'une même origine: une crise du sens et de l’humain qui trouve son amorce dans notre mode de vie productiviste et consumériste actuel. Mode de vie qui a poussé chacun de nous à se déconnecter de toute temporalité naturelle, de toute compréhension profonde de l'Autre et de la Vie en courant de manière infernale derrière la rentabilité ou le profit maximal. Placer l'argent et le rendement au sommet des priorités comme nous le faisons aujourd’hui pousse tout simplement à l’absence de remords quand il s'agit de supprimer un enfant handicapé « peu rentable » dès avant sa naissance, à ne pas avoir honte face à la dilapidation des ressources naturelles ou à la famine qui prolifère au Sud, à oublier que c'est par la patience, l'écoute et l'attention qu'on grandit sur cette terre.

 

Face à ce constat, et conscient que nous sommes en train de gaspiller sans merci notre planète, que le dogme de la croissance infinie est un leurre, qu’une Xème chemise à 150 euros ne nous rendra pas plus heureux, tout au contraire, certains n’ont pas hésité à remettre tout à plat, à changer profondément de paradigme afin de promouvoir une société qui ne chercherait plus sans cesse à encourager la croissance basée sur le PIB, mais à retrouver un mode de vie sobre, éloigné des grands centres de l'hyper consommation, un mode de vie basé sur la simplicité, la sincérité, la joie, les relations humaines et la redécouverte véritable de ce qui nous entoure. Ce mode de vie, c’est la simplicité volontaire ou encore la sobriété heureuse. Bien évidemment cela peut paraître un peu gentil, new âge, utopique, bobo… Mais ceux qui y croient à mort, le font sincèrement et sur le terrain cela semble marcher.

 

Mais qu'est ce donc, alors sur le terrain un adepte de la simplicité volontaire? C'est un type qui coupe sa télé quand il entend Nicolas Sarkozy clamer sur tous les toits qu'il faut travailler plus pour gagner plus ; parce que lui, l'adepte de la simplicité volontaire il préfère travailler moins pour gagner moins et vivre mieux. Il va donc limiter son temps de travail rémunéré, il ne va pas avoir peur d'affronter une semaine de 32 voire 30 heures si cela lui permet de réinvestir son temps dans le bénévolat, dans le social, dans ses passions, de réinvestir son temps au profit de sa famille, au profit de lui-même ou de ses amis. Alors bien entendu, il gagnera moins, mais ce n'est peut-être pas un vrai problème. Il économisera en préférant découvrir sa province que de se payer un Carcassonne à la toussaint, en privilégiant les transports en commun, en achetant moins de gadgets inutiles, en essayant de distinguer l'indispensable du futile. Il redeviendra un vrai et bon matérialiste, c'est à dire qu'il ne jettera plus ses souliers à la moindre égratignure, mais qu'il aura la joie profonde et réelle de redécouvrir le travail manuel, la magie des petits métiers en allant faire recoudre le cuir de ses chaussures chez le cordonnier Ducoin. Il redécouvrira les saisons en scrutant les nuages pour savoir si c'est le bon jour afin de planter les courgettes dans le jardin potager qu'il aura bêché la veille. Il pourra faire partie d'un GAC. Un GAC expliquera-t-il, c'est un groupe d'achat en commun, un groupe de consomme-acteurs qui se réunit une fois par semaine pour pondre une grande liste de course et qui la dépose chez un petit producteur local. Avec les GAC soulignera-t-il, tout le monde est gagnant. Le petit maraîcher, boulanger, fermier ou éleveur qui est sûr découler sa production et les clients qui savent d'où viennent leurs légumes ou leurs viandes et que celles-ci ne se sont pas déplacées de batteries en frigos à l'aide de grands camions polluants. Cela s'appelle le circuit court et c'est moins cher. Alors c'est vrai, avec les GAC,  on n’a  pas tous les légumes à toutes les saisons, on manque parfois de produits laitiers quand les vaches préfèrent garder leur lait pour les veaux qui s'apprêtent à naître. Mais bon, on réapprend à vivre avec les saisons, il n'y a rien de plus naturel finalement. En fait, l’adepte d’une telle frugalité c’est un peu notre escargot de tout à l’heure qui retrouve la joie de vivre en s’écartant d’un mode de vie infernal et par bien des aspects mortifère.

 

Evidemment la généralisation d’un tel mode de vie poserait pas mal de problème pour nos structures actuelles. Comment éviter le chômage, comment financer la sécurité sociale, la recherche, les services publics si plus personne ne consomme ? Les objecteurs de croissance sont les premiers à soulever de telles questions, mais ils ont la motivation de réorganiser la société de manière plus humaine. Cela passe notamment par une urgente relocalisation de l’économie, par une redynamisation des petites structures face aux grandes surfaces impersonnelles. Par la promotion de l’agroécologie face à notre agriculture intensive qui tue les sols de manière effarante. Je fais une parenthèse mais le retour à une agriculture seine et humaine est un des premiers enjeux sur lequel il faut plancher. Le devenir actuel de l’agriculture orchestré par la politique agricole commune est une catastrophe et va dans le sens contraire de vers quoi nous devons aller, et c’est l’ensemble de la société qui va en pâtir. Une telle réorganisation passe également par une nouvelle éducation, et je cite Pierre Rabhi initiateur du mouvement pour la terre et l'humanisme, une éducation

 

qui ne se fonde plus sur l’angoisse de l’échec mais sur l’enthousiasme d’apprendre. […] Une éducation qui équilibre l’ouverture de l’esprit aux connaissances abstraites avec l’intelligence des mains et la créativité concrète. Qui relie l’enfant à la nature à laquelle il doit et devra toujours sa survie et qui l’éveille à la beauté et à sa responsabilité à l’égard de la vie. Car tout cela est essentiel à l’élévation de sa conscience...[2]

 

Une telle éducation menée à bien ne pourra qu’amener à un respect absolu de la vie dans toutes ses dimensions. Une telle réorganisation de la société passe encore par des choses aussi basiques que le retour des petits métiers de proximité ou le refus du travail dominical par exemple.

 

La décroissance ne bride pas pour autant les libertés individuelles. Elle place plutôt la liberté du coté de la vision que pouvait en avoir Kant. On est dans une conception de la liberté gérée et délimitée par la conscience et la responsabilité de chacun. Souvent, dans une conception plus libérale nous définissons la liberté en disant « ma liberté s’arrête là ou commence celle des autres ». C’est donc quelque chose d’extérieur qui vient délimiter notre liberté. Ici elle est délimitée de l’intérieur, par notre propre conscience. Est-ce que mes actes pourraient être érigés en  lois universelles ? se demandait Kant. Si ce n’est pas le cas et bien il me reste à revoir mon comportement quotidien. Une telle conception de la liberté individuelle est il me semble pleinement celle du CDF qui dans son projet politique souhaite

 

renforcer les liens de responsabilité mutuelle entre les citoyens et l’État, ainsi que des citoyens entre eux. L’éthique de la responsabilité signifie que chacun est à la fois sujet de droit et de devoirs à l’égard de la collectivité. C’est pourquoi les exigences de la solidarité nationale et internationale supposent en contrepartie l’engagement de chacun pour le bien de tous.[3]

 

Kant, déclarait encore: « agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. » Tous les hommes sont une fin en soi, nous ne pouvons les utiliser, ainsi que nous ne pouvons nous utiliser simplement comme moyen pour obtenir profit. Nous sommes bien loin, aujourd’hui, d’une telle conception de l’être humain.

 

La simplicité volontaire n’a également « rien à voir avec une attitude puritaine, une censure de besoins légitimes, une vie grise, triste ou moyenâgeuse. Elle est, tout au contraire affirme Nicolas Ridoux, la condition d’une plus grande joie de vivre, en favorisant la convivialité, la beauté, la simplicité, la sensualité, [la spiritualité]… Elle permet un plus grand respect de la personne humaine dans toutes ses dimensions[4] ». La simplicité est certes un retour à une certaine frugalité ou pauvreté que prônait également un Saint François d’Assise. Mais une pauvreté qui ne veut pas dire misère :

 

la pauvreté pourrait se définir comme un état de l’être au monde de l’homme, qui ne met pas en péril sa joie de vivre et la misère comme ce qui l’interdit, soit par dénuement invivable, soit par excès d’avoir. Le partage et la fraternité donnent sens à la pauvreté. L’individualisme massifié au contraire conduit à la misère quel que soit le niveau de vie matériel.[5]

 

Pour en revenir à notre société actuelle, Maurice Bellet, prêtre et philosophe français, déclare qu’elle s’appuie sur deux principes : un principe technologique tout ce qui est possible nous le ferons et un principe économique tout ce qui nous fait envie, nous l’aurons.

 

Le triomphe du pur économique, mène à cette espèce de nouvelle et étrange religion, dont le rite est la pub : elle offre à vénérer, chaque soir à la télé et chaque heure du jour partout, le dieu nouveau. Et ce dieu, c’est nous-mêmes. Non pas ce que nous sommes, à vrai dire, mais le tableau de nos envies, l’image utile au système, le profil de nos fantasmes : jeune, riche, beau, belle, gavé, nanti, grosse bagnole, voyages de rêve ; toujours plus, soigné à mort, plein, gonflé, obèse… mais vide de tout ce que nous aurait donné la vie. La science elle-même ne montre-t-elle pas que les grands progrès se font par renoncement aux illusions établies ? Et comment le petit d’homme devient homme, sinon par l’abandon des désirs infantiles ? Cela vaut pour l’humanité.[6]

 

C'est sévère, mais il est vrai qu’aux grandes questions existentielles nous n’apportons plus une réponse spirituelle mais bien matérielle. C’est de ce processus sans fin (la question revenant sans cesse quels que soient nos achats) que veut nous écarter la simplicité volontaire. Mais si pour certains la société exploite ces grandes interrogations sur le sens de nos existences pour nous pousser à consommer, la source d’insécurité motive également nos stimuli de consommateurs effrénés. En effet selon le psychologue américain Tim Kasser cité dans le Courrier International,

notre hyperconsommation est une réponse à l'insécurité.

 
Au cours des dernières décennies, les sources d'insécurité se sont multipliées. Outre les classiques manipulations des publicitaires, les économies de marché hautement compétitives génèrent de nouvelles sources d'anxiété allant des questions identitaires (Quelle est ma place dans cette société ?) aux interrogations fondamentales (Qui prendra soin de moi quand je serai vieux ?). Le lien entre matérialisme et insécurité permet d'expliquer pourquoi des pays aussi différents que les Etats-Unis et la Chine présentent un tel niveau de matérialisme. L'insécurité y est endémique
Le génie de ce système fondé sur l'insécurité est qu'il est autoalimenté. Plus on ressent de l'insécurité, plus on est matérialiste ; et plus on est matérialiste, plus on ressent de l'insécurité. Kasser a démontré que les valeurs matérialistes (en augmentation chez les adolescents des deux côtés de l'Atlantique) engendrent de l'angoisse, nous rendent plus sujets à la dépression et moins coopératifs. Des études ont montré que les gens savent parfaitement quelles sont leurs véritables sources d'un épanouissement durable - construire des relations solides, s'accepter tel qu'on est, appartenir à une communauté -, mais une redoutable alliance d'intérêts politiques et économiques s'efforcent de les en détourner dans le seul but de les faire travailler plus et dépenser plus.
Changer l'ordre des choses ne sera pas une mince affaire, et la transition vers une économie de faible consommation devra se faire en douceur. Le problème est que ce bouleversement pourrait avoir des effets pervers -c'est la crainte de Kasser. Une réduction de la consommation pourrait se traduire par une instabilité économique et une insécurité accrues. Sans compter que le réchauffement climatique est lui aussi source d'anxiété. Le risque est de renforcer notre fièvre d'hyperconsommation.
Un scénario plus optimiste n'est pas exclu pour autant. Nos sociétés pourraient adopter un mode de consommation modéré, orienté vers la satisfaction des véritables besoins humains. La plupart d'entre nous reconnaissent confusément que d'énormes changements de mode de vie s'imposent mais nous attendons que quelqu'un d'autre fasse le premier pas.[7]

 

Alors voila, je ne dis pas que le CDF doit se jeter à l’aveuglette dans un tel projet de société qui n’est pas exempt de côtés plus radicaux, qui demande à être encore défini et qui ne pourra s’établir du jour au lendemain. Je pense simplement qu’en tant que parti chrétien il se doit de s’ouvrir à de telles réflexions autour d’un mode de vie qui me semble par bien des aspects proche de ses propres valeurs.

Vous savez, aujourd’hui plus que jamais face aux nombreux défis qui nous attendent le CDF a sa place dans le paysage politique belge. S’il joue profondément la carte de ses valeurs et de ses idéaux les réponses qu’il aura à nous proposer ne pourront qu’être riches crédibles et audacieuses. Il faut le croire.

Je terminerai par Michel Polnareff. Vous connaissez surement Michel Polnareff ce chanteur français ultra kitsch. Il conclut une de ses chansons par cette phrase que je trouve terrible : « le bulldozer a tué Grand-maman ». Et bien, je souhaite que la politique du CDF ne soit pas celle du bulldozer capitaliste. Bien sur, tracer de larges autoroutes c’est très pratique. Mais ça vous écrase le paysage et ça nous balafre les vallées, incroyable ! Non, au contraire, j’espère que la politique du CDF sera la politique des petits sentiers. Vous savez de ces petits sentiers qui prennent le temps d’escalader les montagnes, de suivre les méandres d’un ruisseau, de scruter le fin fond des forêts. Bien entendu, c’est moins pratique que les autoroutes les petits sentiers, il faut sans cesse les redécouvrir, les débroussailler, ils ne vont pas tout droit, on s’y perd parfois, mais on y avance. Toujours. Et puis c’est là, en serpentant au pied des arbres que l’on apprend vraiment à connaitre ce que le monde, la vie et les autres ont à nous apporter. Et même si de temps en temps on se cassera la figure sur une racine ou dans une ornière, ce n’est pas bien grave. Car là haut dans le ciel, la lune veillera sur nous.

             bosco d'otreppe



[1]              PRÉVERT Jacques, Paroles, Paris, Gallimard, 1972.

[2]              In Charte Internationale pour la terre et l'humanisme.

[3]              In Projet politique du CDF.

[4]              RIDOUX, Nicolas, La Décroissance pour tous, France, Parangon, 2006.

[5]              BESSON-GIRARD, Jean-Claude, Decrescendo Cantabile, Parangon, 2005.

[6]              BELLET, Maurice, Invitation, plaidoyer pour la gratuité et l'abstinence, Bayard, 2003.

[7]              BUNTING Madeleine, « La frugalité salut de notre âme », in Le Courrier International, n°896, 2 janvier 2008.