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17/12/2009

vers un bouleversement anthropologique?

Nous caractérisons sans trop de difficultés l’individu contemporain : mode de vie centré sur la satisfaction immédiate, course incessante derrière le temps…. Nicole Aubert le définit d’ailleurs comme étant un individu  « hypermoderne », en se demandant quelles sont les mutations économiques, technologiques, sociales et culturelles de la seconde moitié du XXe siècle qui ont conduit à l’émergence d’un individu nouveau, dont les manières d’être, de faire, de ressentir diffèrent profondément de celles de ses prédécesseurs. Car l’individu d’aujourd’hui est bel et bien nouveau, et cela jusque dans son identité la plus profonde, dans sa manière d’éprouver des sentiments, dans son rapport au temps, au corps, aux autres, ainsi que dans les pathologies qui l’affectent.

Vers un bouleversement anthropologique ?

 

 

Nous caractérisons sans trop de difficultés l’individu contemporain : mode de vie centré sur la satisfaction immédiate, course incessante derrière le temps…. Nicole Aubert le définit d’ailleurs comme étant un individu  « hypermoderne », en se demandant quelles sont les mutations économiques, technologiques, sociales et culturelles de la seconde moitié du XXe siècle qui ont conduit à l’émergence d’un individu nouveau, dont les manières d’être, de faire, de ressentir diffèrent profondément de celles de ses prédécesseurs. Car l’individu d’aujourd’hui est bel et bien nouveau, et cela jusque dans son identité la plus profonde, dans sa manière d’éprouver des sentiments, dans son rapport au temps, au corps, aux autres, ainsi que dans les pathologies qui l’affectent.

                L’hypermodernité est un concept formulé il y a de cela une vingtaine d’année par de nombreux sociologues et psychologues (on peut citer Marc Augé par exemple qui parlait quant à lui de « surmodernité ») qui met l’accent sur la radicalisation et l’exacerbation de la modernité. Si la postmodernité exprimait  le constat d’une rupture avec ce qui sous-tendait la modernité, notamment le progressisme occidental selon lequel les découvertes scientifiques et, plus globalement, la rationalisation du monde représenteraient une émancipation pour l’humanité, l’hypermodernité elle, insiste sur la notion d’excès et de surabondance du monde contemporain.

                Il semblait important pour le CDF, afin de sculpter un projet de société toujours plus en adéquation avec le monde dans lequel il évolue, de rendre compte des recherches menées autour de ce concept d’hypermodernité qui semble définir de façon pertinente ce que nous sommes devenus. Ce petit texte ne se veut pas exhaustif, il entend simplement lancer le débat en résumant de manière trop succincte un article de Nicole Aubert paru dans la revue Sciences humaines et intitulé « Que sommes nous devenus ? »[1]. Cet article entend répondre à la question du philosophe Marcel Gauchet  se demandant si nous ne sommes pas en train

 

d’assister à une mutation anthropologique de l’individu, entendue au sens d’une altération de la constitution même de l’invariant anthropologique, ce qui impliquerait, dans une certaine mesure, « l’existence d’humanités successives, avec des différences profondes dans la manière de s’organiser et de se manifester du genre humain ».

 

C’est à travers le rapport au corps, au temps, aux autres, à soi même et à la transcendance que Nicole Aubert va essayer de rendre compte de l’importance des changements sociétaux et humains.

 

D’un corps asservi à un corps autocréé

 

Étudiant le rapport que nous entretenons avec notre corps, il est capital de se rendre compte que nous sommes une des premières générations ou le corps, grâce aux connaissances de la médecine, n’est plus asservi à la maladie, à la douleur ou à la maternité.  Ce qui, comme le souligne Michel Serres, a creusé un fossé entre des générations résolues à endurer la douleur, et nous-mêmes qui ne sommes plus capables de souffrir la moindre égratignure. Dans ce cadre, les grandes sagesses d’autrefois (stoïciennes ou chrétiennes) qui entrainaient la volonté des hommes à faire face à la souffrance ou à la mort précoce, ont perdu de leur importance. Actuellement et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme devient responsable de la durée et de la qualité de sa vie. Il sait qu’il peut y jouer un rôle puisque nombre de maladies dépendent de son mode de vie. Devenu en quelque sorte médecin de lui-même, il choisit ou refuse la mort précoce ou la santé. Nous sommes ainsi entrés dans l’ère que M. Serres appelle « thanatotechnique ».

De plus, outre tout ce qui touche à la procréation et qui a, tout en libérant la femme d’asservissements naturels, bouleversé les relations  hommes femmes, il ne faut pas oublier que par la possibilité de se façonner un corps sculpté selon nos propres désirs, un corps éternellement jeune (chirurgie esthétique…), nous avons pu faire reculer les frontières de la mort, non seulement par rapport à la maladie, mais aussi par rapport à l’apparence physique.

 

D’un corps asservi et dominé par la nature nous sommes donc passés à un corps autofaçonné, tant dans son fonctionnement interne que dans son apparence, et bientôt à un corps autofabriqué, quand les techniques de clonage auront parachevé ce processus d’auto-engendrement. « Possibles jusqu’à une certaine omnipotence, devenant peu à peu causes de nous-mêmes et de certaines totalités concernant le devenir du monde, nous perdons beaucoup de notre finitude. […]. Pénétrant à petits pas dans le global, nous quittons peu à peu nos anciennes maisons, le corps faible, les outils locaux, le monde borné… »

 

De la soumission au temps à la tyrannie du temps

 

Avant que les clochers de nos églises arborent fièrement une horloge juste et précise, l’angélus ou les cloches du couvent voisin étaient les seuls repères temporels qui rythmaient la vie des agriculteurs dans leurs champs. À cette époque, nos prédécesseurs étaient certes soumis au temps, mais ils s’y incéraient sans violence. Aujourd’hui, avec la généralisation du négoce puis du commerce, le temps s’est fait toujours plus présent. Dans notre volonté de le dominer, et poussés par notre capitalisme qui transforme le temps en argent, nous ne cessons de le violenter, de le forcer, pour en tirer le maximum de profit et de plaisir ; ce qui fait dire à certains que ce temps a pris le pas sur l’homme, et qu’est advenu le règne absolu de l’urgence.

Cependant, parallèlement à cette urgence, existe une instantanéité qui permet une illusion de maîtrise du temps. Le sentiment de pouvoir vaincre le temps s’est en effet encore accru grâce à l’instantanéité et la délocalisation permises par l’avènement des nouvelles technologies de communication qui, tout en nous offrant le sentiment d’être affranchis des contingences de l’espace et du temps, ne sont pas sans créer un sentiment d’ubiquité existentielle, une impression de pouvoir être partout à la fois en tenant la terre entière au bout de son téléphone portable ou de son ordinateur.

Dès lors, si on peut avoir la sensation, pas tout à fait inexacte, de maitriser le temps, nous nous retrouvons sans cesse rattrapés par lui puisque la technologie qui permet le gain de temps implique précisément d’en faire toujours plus. En définitive, le temps que nous voulions maitriser et dominer en en faisant toujours plus et en oubliant les rythmes naturels qu’il nous impose, finit par nous enfermer en lui et nous tyranniser par le règne impitoyable de l’urgence.

 

Des relations flexibles et éphémères

Si les nouvelles technologies ont bouleversé notre rapport au temps, elles ont induit un changement dans la relation à l’autre, que l’on peut décliner sous deux aspects.

Le premier aspect a été étudié par Marcel Gauchet et concerne une sorte d’addiction à la communication. Actuellement en effet,  se développe une attitude du type « j’existe dans la mesure ou je suis branché, ce qui s’accompagne d’une incapacité de se représenter autrement qu’ « en rapport avec ». Pour M. Gauchet, cette tendance va à l’encontre de toute une philosophie de l’individualité initiée par les stoïciens. Celle-ci, mettant l’accent sur la propriété de soi, affirmait qu’il était indispensable de pouvoir maitriser son rapport à l’extérieur en se possédant soi-même. De cette éthique de soi découlait la capacité de solitude, la valorisation de l’imaginaire et de ses activités intellectuelles. Aujourd’hui conclut M. Gauchet « l’existence subjective devient dépendante de l’extérieur, elle est subordonnée à la relation avec les autres […] ».

Le deuxième aspect est quant à lui souligné par Claudine Haroche qui se demande ce qu’il advient des interactions entre les hommes « lorsque la flexibilité, la fluidité des systèmes économiques contemporains imposent l’immédiateté, l’instantanéité des relations mettant à l’écart l’éventualité voire la capacité de l’engagement dans le temps. » L’homme peut-il encore vivre des valeurs de long terme dans une société qui ne privilégie que l’immédiat ? Christopher Lash en doute également, lui qui montre combien l’éducation familiale elle-même n’est plus le creuset où se forgent des identités stables, mais bien le lieu où l’éducation familiale met l’accent sur la capacité d’adaptation et de changement pour former des personnalités « désengagées», flexibles, capables de construire et reconstruire des identités multiples. « Ce qui est maintenant décisif affirme Shirley Turckle, c’est la capacité d’adaptation et de changement» préférée à la stabilité désormais considérée comme rigide.

Les rencontres aujourd’hui seront donc brèves et interchangeables procurant aux hommes un plus grand nombre de liens sociaux, ceux-ci s’avérant cependant bien plus fragiles.  Dès lors se demande C. Haroche, privé du temps et de la durée qu’exigent les sentiments, l’individu hypermoderne peut-il encore éprouver autre chose que des sensations ? Elle en doute tant la jouissance du sentir semble avoir supplanté la recherche d’un engagement dans des sentiments durables.

Un individu dans l’excès

Pour N. Aubert, l’excès est sans doute le maître mot pour définir le comportement de l’individu hypermoderne. C’est le « toujours plus », le devoir de jouissance qui semble le guider. L’idéal moral de l’honnête homme, de la juste mesure et de l’équilibre semble bien désuet aujourd’hui. Vivre à 200 à l’heure n’est évidemment pas le lot de tout le monde, mais ce rapport à soi-même et à l’existence paraît caractéristique de l’hypermodernité qui semble ainsi avoir trouvé un moyen d’éviter de penser.

Le dieu intérieur

Enfin, interrogeant notre rapport à la transcendance, Danièle Hervieu situe la quête de sens contemporaine dans l’ici et maintenant. En effet, la vie après la mort, un éventuel au-delà ne semblent plus intéresser l’individu hypermoderne. Ce qui compte c’est de vivre le mieux possible dans l’immédiat. Mais cette quête de sens se caractérise surtout en ce qu’elle se fait au nom de soi même et que la source de sens, c’est soi-même, en tant qu’on est capable de se porter à ses limites les plus extrêmes. Ici on confond aisément la quête de soi-même et la quête de Dieu, un Dieu que l’on porte en soi qui n’est plus inaccessible ou lointain. Ce Dieu est donc bien un Dieu instantané qui fait partie de soi, un Dieu prêt à l’emploi qui se confond avec soi-même en tant que Dieu qui constitue la transcendance à laquelle on se réfère pour avancer et s’orienter dans l’existence.

 

Ces cinq points analysés -  passage d’un corps asservi à un corps libéré et autofabriqué ; passage d’un temps dans lequel on se coulait à un temps que l’on violente et qui, en retour, vous tyrannise ; passage d’un mode de relation aux autres où les sentiments s’évanouissent au profit des sensations, de l’éphémère et de la volatilité ; passage d’un individu de la juste mesure à un individu qui recherche et subit l’excès ; passage, enfin, d’une quête d’éternité située dans l’au-delà des temps à une quête d’intensité dans l’instant ; nous lancent sur la piste d’une analyse passionnante sur ce que devient l’humain. Sans vouloir généraliser ou simplifier à outrance, sans vouloir tirer à vue sur notre époque qui recèle bien des aspects positifs, voici une réflexion qui semble importante pour le CDF afin de conjuguer au plus juste son regard chrétien et le monde contemporain.



[1] AUBERT, Nicole, « Que sommes nous devenus », dans Sciences Humaines, n° 154, novembre 2004.

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